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Le livre de Paul Fabre : Jean, Berger d’Entraigues, « m’accompagne » souvent en montagne. Je veux dire par là, que tout en marchant, j’essaie de substituer à mes pauvres pensées ou commentaires les plus belles pages de ce magnifique ouvrage. Le rythme lent et régulier de ces marches obstinées vers je ne sais quel but ont l’avantage de stimuler ma mémoire défaillante et je me surprends à pouvoir en mémoriser des phrases entières… Et puis parfois le hasard fait des merveilles:

Des brebis dans le brouillard. Elles semblent nerveuses, aucun berger, aucun chien. Le vallon ne raisonne que des sonnailles et des bêlements précipités de la troupe en déroute.

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Je sens comme un malaise dans ce désordre, et au détour du chemin, derrière un gros rocher, je tombe sur une brebis empêtrée dans un filet de parc. La pauvre bête est terrorisée, les pattes bloquées et le cou noué dans ce piège elle se croit perdue… Mon arrivée ajoute à son désarroi. La pauvre bête se débat encore plus…

Tout d’abord essayer de la calmer puis la maintenir sur le dos et essayer de desserrer cet invraisemblable imbroglio. Un bon quart d’heure de bagarre avec ce foutu nylon, la brebis s’amollit peu à peu mais brusquement le cou se dégage, les pattes suivent enfin. La voilà sur pieds, elle titube et s’écarte. Je pense que tout va s’arrêter là. Mais elle se retourne et me regarde… une minute peut-être!

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Le temps parait long lorsqu'il faut soutenir le regard un peu vide d’une brebis… Tout à coup elle émet un étrange bêlement, lent et saccadé. Elle s’éloigne puis se retourne à nouveau et finalement rejoint lentement le reste du troupeau un plus haut dans la brume et se noie dans un néant cotonneux.

C'est à ce moment qu'il me revient à l'esprit ces magnifiques mots de Paul Fabre:

(voir aussi l'article de ce blog intitulé "Paul Fabre: Jean, berger d'Entraigues")

 

"Si les moutons et les brebis pensent un peu, que pensent-ils de nous, qui les importunons avec d'obscures disciplines? // Pourtant, la nuit, si le ciel devient noir et si la peur semble monter avec la plainte des chouettes et le tambour des gros rochers qui dégringolent dans la Combe, ils ruminent en paix quand ils nous aperçoivent près du jas, du jas fleuri de leurs regards aux lueurs pâles. // Le jour, certains d'entre eux viennent avec de l'amitié dans le désert de leurs prunelles."

 

Je pense que des liens de complicité peuvent unir bêtes et hommes et que des ondes bienveillantes et positives nous relient en un va et vient fraternel. Cependant je dois convenir que ces moments de complicité ne peuvent égaler les liens extraordinaires que l'on peut tisser avec son chien…

Paul Fabre l'a écrit en parlant de son labris "Faraud":

"Il est plus près de moi que les brumes ovines. Un monde étrange, impénétrable à nos sens d'à présent où doivent, certes, palpiter des clartés brèves (de crépuscule ou d'avant-jour), des lueurs vertes comme des feux follets sur les troncs pourrissants, ou comme celles des lucioles d'Orient sous les nuits chaudes."

Pour autant, même si nous humains, avons perdu beaucoup de l'intuition et de l'instinct des bêtes ils y a bien une certaine magie dans ces éphémères moments d'harmonie…

Paul Fabre décrit remarquablement ces instants de connivences:

"J'ai présenté un peu de sel à cette douce. J'en ai toujours quelques poignées dans l'abrassa, en prévision de ces petits bonheurs. Dans le creux de ma main, timidement, la langue rose a pris la friandise, comme on cueille une fleur qu'il ne faudrait pas abîmer. Gentillesse des bêtes, dès que la peur de nous les abandonne ! Elle avait d'abord fait un bêlement fragile, terminé en cassure.

Quand les brebis retrouvent dans leur gorge cet appel aux agneaux, c'est qu'elles sont inquiètes ou contentes. Sans m'arrêter à supposer que celui-là n'était que flatterie de quémandeuse, j'ai eu ma part de ce contentement.  // C'était une caresse délicate, humide, lisse. L'haleine tiède frémissait avec les lèvres. Et dans mon âme j'éprouvais qu'être croyant, quand on est parvenu à mieux chérir les créatures, ce doit être avant tout se sentir inondé d'obscure adoration, de gratitude silencieuse, irraisonnée, abandonnée, envers un Créateur."

J'espère que ces quelques extraits vous donneront l'envie de lire en totalité le livre de Paul Fabre "Jean berger d'Entraigues ".

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J'aimerais tellement que cet ouvrage puisse être réédité… Mais trouverait-il des lecteurs? Notre époque n'est décidément pas propice à l'élégance, la délicatesse et à la complexité des émotions exprimées dans ces pages…

Et puis, de toute façon, quel est l'avenir du pastoralisme de montagne entre les écologistes intégristes, les intérêts financiers et touristiques, la mondialisation et les directives Européennes?

Ce mode de vie se meurt. Nous sommes certainement les derniers témoins de ces pratiques d'élevage.

Décidément : "Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux."