23 décembre 2012

Paul Fabre : jean, berger d'Entraigues.

J'aurais tellement aimé vous rencontrer monsieur Fabre… Vous l'instituteur de la laïque, le passeur de savoir. J'aurais tellement aimé apprendre à apprendre avec vous…

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Jamais je n'avais entendu parler de vous avant d'avoir lu Mémoire d'Obiou n°17 de 2012. Une fois encore la revue des Amis du Musée Matheysin m'a enchanté. Dans ce 17 ème fascicule deux articles vous sont consacrés :

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Paul Fabre au fil des acquisitions (Gilles Benoist)

Jean, berger d'Entraigues ou l'offrande lyrique des humbles (Eric Marchand)

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Gilles Benoist présente Paul Fabre : humaniste, pacifiste, résistant, proche des idées de Jean Giono. Des études brillantes, un succès au « brevet de capacité pour l'enseignement primaire » l'emportent aux confins de l'Algérie à Zoudj-El-Beral. La Grande Guerre le happe, lui enlève un frère : « 40 mois de guerre pour mieux la haïr ». En 1919 il épouse Henriette Blanc , maîtresse d'école à Entraigues. Départ du couple vers l'Algérie. De là Paul Fabre part pour le Tchad au cœur du Ouadaï. Son séjour est raconté dans un livre : Les heures d'Abéché… En 1924 retour en France, nomination à l'école du Peychagnard, puis à La Mure. Les idéaux progressistes, le pacifisme, l'internationalisme le rapproche des idées communistes .Les années noires enveloppent le pays et Paul Fabre s'engage « en résistance ». On dira de lui qu'il était le « père tranquille de la résistance »… C'est durant ces moments effroyables qu'il écrit : Jean, berger d'Entraigues.

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Quelle belle découverte que ce livre !

Quelle jubilation à lire ces pages! Tout est dit du subtil et profond bonheur que l'on peut ressentir au contact de la montagne, des bêtes et des hommes qui y vivent …

Jamais je n'avais lu un texte reflétant aussi précisément ce que je perçois parfois mais n'arrive jamais à exprimer en pérégrinant dans ces "Hauts Pays" chers à mon cœur.

Quelle belle langue, toute en nuance, délicatesse et raffinement.

Description de la course du soleil, émotions suscitées par la complicité de l'homme et de son chien, fraternelle compagnie des bêtes et présence permanente, bienfaisante, apaisante et revigorante de la montagne…J'ai lu ce livre en apnée, le souffle coupé, bizarrement troublé et avec l'étrange impression que ces phrases auraient pu être les miennes si j'avais eu plus de talent et d'instruction…

J'ai eu la chance de pouvoir me procurer un exemplaire numéroté (N°29) imprimé sur vélin le 10 avril 1947 et dédicacé par l'auteur en date du 5 mai 1947.

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Pour vous donner envie de lire ce livre, en voici de courts extraits. Pris un peu au hasard, ils ne sont que le pâle reflet d'une lecture exhaustive que je conseille vivement.

Un rêve : aucune bête ne fuit devant moi…

« Je fais parfois un magnifique rêve, fervent mais fou, parce qu'il est en somme de totale perfection : être celui qui ne verrait plus fuir devant ses pas nulle bête peureuse. »

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Complicité de Jean, le berger avec son chien Faraud :

« Qu'un chien puisse être un excellent ami, c'est d'une vérité plus que banale. Pour apprécier à sa mesure l'attachement de nos rudes labris, qui n'ont jamais le temps d'être coquets, mais qui sont éveillés et fidèles, il faut s'en aller vivre seul avec l'un d'eux, le sien, pendant une suite de jours.

Faraud, mon Faraud gris, aux longs poils emmêlés, travaille assurément plus que son maître. Sans lui, la garde du troupeau me deviendrait presque impossible. Il est l'illustration de cette autre vérité première, que le travail est une joie. Comme une force occulte, comme une faim ou comme un feu, l'amour de son métier l'emplit et le possède. Il est surtout mon compagnon. D'une aube à l'autre, et même quand je retrouve Patrice le vacher, en m'en allant puiser notre eau, jamais rien ne nous sépare. Dans cette bonne grosse tête ébouriffée, les yeux, où autre chose que l'instinct brille et palpite, savent tout lire au fond des miens. Je ne devrais pas dire que je parle tout seul, car je m'adresse à lui. C'est un témoin très pénétrant, et tellement affectueux, qui me comprend et me répond à sa manière. J'ai rarement connu semblable identification d'une vie avec ma vie.

Mon chien se réjouit éperdument, ou s'assombrit, ou même pleure, selon ce qu'il découvre dans mon regard ou dans ma voix. Et sans ces truchements, je crois qu'il lit dans ma pensée.

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Mais lui encore, il ne se donne que jusqu'au seuil de son mystère ; il ne peut pas se donner au delà. Rien ni personne, en ce bas monde, ne le peut davantage. Je me résigne donc, et suis tout joie quand je le soigne ou le caresse, en prononçant des mots sérieux et tendres — des mots patois qui ne sont murmurés que pour nous deux. »

 « Ce n'est pas un brutal ; mais quelquefois il se passionne, au point d'en perdre un peu de retenue. Il ne mord pas les jarrets devant lui ; il les houspille du museau, il les bouscule avec de faibles cris presque éplorés, d'exultation et d'aise. S'il est trop endiablé, trop" afforti", et qu'il ne sache plus m'entendre, alors, de loin, je l'invective... horriblement. Entre nous deux, cela ne tire pas à conséquence. Car ces patois sont riches, riches, pour tous les châtiments verbaux. Et à tue-tête je profère : marri moûstré ! moûstré de carnava !... Et : malaûtru laïdas ! grand pén'doula !... sans penser à sourire, sans remarquer non plus l'outrance et la contradiction des adjectifs. (Chez nous, marri et malotru parlent de petitesse.) — L'essentiel est de bruire comme la foudre ou la colère des titans, pour que Faraud, s'il jappe, finisse par prêter l'oreille... Tout de même, ça m'ennuie quand les échos répandent trop longtemps nos querelles privées. »

« Il est là qui survient, pauvre petite boule grise. Il n'aime pas, dans son for intérieur, les missions qui séparent ; et moins encore les situations où, tout à coup, l'on est forcé de prendre des initiatives. Quand on retourne auprès du maître, sait-on jamais comment il les appréciera ? Non, ce n'est pas que grand pendu ou marri monstre l'humilie ou lui laisse des rancunes. Mais il préfère la douceur des paroles calmées et des mains qui caressent. Les paroles du soir dans la cabane où l'on est seuls. Pelotonné à quelques pas, il me regarde, me regarde. Une inquiétude qui attend. « Viens, mon brave petit frère ; viens Faraud ! » Il se jette sur moi, repart en flèche, puis revient, gambade, tourne, saute, lèche, pleure ! Et maintenant qu'il a posé ses pattes de devant sur mes épaules, ses regards dans les miens, il chante, en le rythmant avec sa grosse queue hirsute, il chante, avec les yeux, l'hymne de l'affection et du bonheur. En de telles prunelles vibre une âme. Les beaux instants pour tous les deux ! Ne me lèche donc plus, va, petit frère, tu me mouilles... Quand je te gronde, petit frère, ce n'est rien. Si je mourais en ce moment, je ne t'aurais jamais battu. »

Complicité avec les bêtes

« Une brebis d'Antonin Cros, une de mes plus familières, s'approchait ce matin, et me léchait l'épaule, puis le cou. Elle avait eu un assez long moment d'hésitation devant Faraud, couché en arc à mon côté, sur l'herbe. Car ce rustique et cher ébouriffé montre souvent des jalousies, quand je cajole ou flatte une toison qui n'est pas celle qui le couvre. Egoïsme naïf d'une belle amitié. Mais je le gronde, et cette fois il a autant aimé faire semblant d'avoir par trop sommeil. J'ai présenté un peu de sel à cette douce. J'en ai toujours quelques poignées dans l'abrassa, en prévision de ces petits bonheurs. Dans le creux de ma main, timidement, la langue rose a pris la friandise, comme on cueille une fleur qu'il ne faudrait pas abîmer. Gentillesse des bêtes, dès que la peur de nous les abandonne ! Elle avait d'abord fait un bêlement fragile, terminé en cassure. Quand les brebis retrouvent dans leur gorge cet appel aux agneaux, c'est qu'elles sont inquiètes ou contentes. Sans m'arrêter à supposer que celui-là n'était que flatterie de quémandeuse, j'ai eu ma part de ce contentement …//…

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C'était une caresse délicate, humide, lisse. L'haleine tiède frémissait avec les lèvres. — Et dans mon âme j'éprouvais qu'être croyant, quand on est parvenu à mieux chérir les créatures, ce doit être avant tout se sentir inondé d'obscure adoration, de gratitude silencieuse, irraisonnée, abandonnée, envers un Créateur. »

Arrêter le temps, vivre deux printemps par an.

« A part un long matin couvert, qui faillit bien étirer l'aube jusqu'au soir, et deux ou trois grosses averses d'après-midi, cette fin du mois de juin ne nous apportera décidément que des jours bleus, car voici la St-Pierre qui arrive. Aussi, grâce au beau temps, pouvons-nous musarder, le chien et l'homme, après avoir tiré notre repas de l'abrassa et l'avoir pris sur l'herbe, pendant que le troupeau fait calmement sa méridienne. …//… Je vois déjà les andains courts des foins coupés dans la plaine d'Entraigues, alors que ma montagne vient à peine de faire accueil aux renouveaux. »

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« Ainsi, j'aurai suivi d'en bas la saison belle qui s'enfuyait devant l'été, sur les hauteurs. J'ai rattrapé en quelque sorte le printemps. Du même coup, je me surprends de temps à autre à décider que je redeviens jeune, ou tout au moins que je m'arrête de vieillir. »

La course du soleil : les chatoiements de l’aurore quittent à peine un versant que déjà les ombres du soir l’envahissent à nouveau

« Sous moi, fête ou combat, la féerie dure. En pays montagneux, il faut près d'un matin à l'astre, pour que s'achève sa conquête. La frontière entre l'aurore qui pas à pas descend, et l'aube qui se réfugie aux creux, aux trous du paysage, est tourmentée, mais franche. Comme jetées d'en face, des ombres tiennent, luttent pied à pied.  …//…

Ce n'est qu'après huit heures que l'ombre débarrasse Entraigues, coupant encore sa plaine en deux, pendant assez longtemps. Midi enfin sera bien proche quand, dans le fond de la Barrière, devant les Ayes, sur la route du Périer, on aura vu se résorber au pied des côtes la dernière ombre du matin. Alors, dans un plus vif éclairement, les montagnes auront l'air plus nues, plus lisses, plus lointaines, sans avoir rien perdu de leur tranquille majesté.

Mais déjà, précisément sur les versants que l'aurore couvrait de roses, l'ombre d'un nouveau soir préludera. »

Bienfaisante solitude

« Par grand bonheur, le col d'Hurtières ne tenta qu'un moment les ingénieurs, traceurs de routes carrossables. Comme point de départ de leur tronçon final, le bourg de Corps fut préféré à St-Michel, dont les maisons s'étagent, basses, dans les près ; ainsi qu'à Valbonnais, dont le versant d'ubac est magnifique avec ses bois montant jusqu'aux gazons des hauts. Bénis soient donc, pour cette fois, les ingénieurs, et ceux qui intervinrent pour que la route productive traversât d'autres communes que les nôtres. Ils ont gardé sa paix au col d'Hurtières. »

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« Cette place ravissante et délaissée, dominant par ses deux seuils de très profonds escarpements où l'air est bleu, je la chéris encore, ce soir, dans ma cabane, de toutes mes tendresses d'autrefois. Ces quelques mètres de douceur, où, désormais, je laisserai partir mes bêtes chaque jour, que seraient-ils sans leur tranquille solitude ?... Là, nul arbre ne croît, mais ce matin les fleurs étaient sans nombre, et le silence dieu. Bienheureux les endroits où les humains n'accourent pas, ces humains-là seraient-ils pieux, seraient-ils prêtres ; où les chemins ne passent pas, ces chemins-là seraient-ils saints, monteraient-ils vers des salettes. Béatitude souveraine des lieux vides ; adorable piété des vies infimes sous le ciel ; piété immense, et toujours pure, de la bête répandue, de la plante, de la terre. Incomparable pauvreté d'Adam. »

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« Ah, que ce col n'ait à jamais que son sentier creusé avec le temps par les derniers piétons fidèles à la peine ! Quelques passants, de loin en loin, dans le silence ; des pas feutrés, à travers l'herbe en floraison ; et l'on pourrait jurer, grisé par l'altitude, que les parfums chatoient pendant que les teintes embaument. Puis les sonnailles du matin commencent à chanter dans cette courbe en forme de berceau — avec des voix que l'air léger et les échos joueurs font empressées, rieuses, riches, — tantôt vers le Gargas qui s'alentit après avoir lancé d'en haut une impérieuse pente encore ombrée, tantôt vers la petite côte adverse, où tout verdoie en clair dans les premiers rayons. Reste à jamais dans cette paix, ô ma prairie heureuse. »

D'autres pages, étrangement modernes, parlent de l'envahissement de la montagne par les touristes. Paul Fabre perçoit déjà nettement que l'argent, les enjeux financiers liés à l'exploitation des stations de ski, l'âpreté au gain vont irrémédiablement ronger ces paradis qui devraient rester à jamais le sanctuaire des estives animales, du silence, de la contemplation et des bonheurs simples de la randonnée.

Pour finir, ces quelques mots d’un instituteur laïque qui conteste les églises et leurs limitations froides comme des murailles mais admet que les hommes puissent trouver réconfort et bonheur dans des mystiques innombrables :

« Certaines heures sont si belles que l’athéisme est défaillant »

Décidément j’aurais bien aimé vous rencontrer monsieur Fabre…