05 octobre 2008

Une grande faim en (de !) montagne...

La remontée du vallon du Rif Bruyant est une promenade très classique.
Par temps de canicule la progression le long du bien nommé ruisseau du Rif Bruyant est apaisante et rafraîchissante…

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Bien entendu on pourrait se diriger vers le sommet du Coiro et dégringoler sur Valbonnais par les rochers de Barioz et Pierre Luminel. Mais aujourd'hui en ce frais matin d'automne on se contentera du tour du Château du Lac.

La journée sera dédiée à la balade pépère : marche tranquille, arrêts fréquents, cueillette de quelques champignons ou de petits fruits légèrement blanchis par le froid de l'aube…

Humer l'air frais, ressentir bientôt la chaleur des premiers rayons du soleil sur la peau et les premiers signes de la faim au creux de l'estomac tout en sachant que dans le sac à dos il y a de quoi faire un véritable festin.

Entame classique et banale d'une randonnée réussie.

Cependant ce jour-là, petit à petit, une idée fixe et lancinante m'accapare bientôt l'esprit :

Faim, j'ai faim !

En règle générale cette sensation est très supportable. Mais là inexplicablement tout ce que je vois me ramène à cette fringale envahissante…

Deux ou trois champignons pas même comestibles dans un rayon de soleil et j'imagine déjà une omelette aux champignons !

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Quelques myrtilles et voilà qu'une tarte danse la farandole dans les buissons…

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Comme Glandu, notre très célèbre maître es randonnée Matheysin (voir l'article : Une épopée moderne au Tabor ou les aventures de Glandu) je ne pense plus qu'à manger…

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Et point final au lieu d'apprécier la beauté du petit lac du Rif Bruyant en passant le Collet derrière le Château des Lacs je crois apercevoir…un œuf sur le plat!

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Ces faims en montagnes ont été décrites par Jean Sarenne (Jean Zellweger) dans son livre "Trois curés en montagne".

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Lisez donc ce qu'il en dit :

"Ces grandes faims sont une des bénédictions de la montagne. Elles concrétisent la vie et font apprécier le corps. Grâce à elles la vie n'est plus une donnée qui va de soi et à laquelle on s'habitue jusqu'à oublier sa splendeur. Elle devient une réalité qui a ses exigences et qu'on sent présente en soi comme une flamme qu'il s'agit d'entretenir. On se prend à la chérir parce qu'elle réclame des soins. On l'admire parce qu'il est possible de la voir avec plus de recul, la distinction étant devenue possible entre ce qu'elle est et celui qui la possède. De même pour le corps. Il n'est plus ce quelque chose qu'on est tenté de confondre avec soi-même. Lui aussi prend une valeur distincte, nouvelle et meilleure, par le seul fait qu'on le nourrit. Et que ceux qui aiment jouer aux purs esprits se rassurent. En soignant l'animal on n'en devient pas forcément l'esclave ; tout au contraire, c'est parce qu'on le soigne qu'on s'en rend maître, puisqu'en le soignant on s'en distingue et qu'on le traite comme une chose possédée. On se prend tout au plus à l'aimer en propriétaire, et on est fier de lui. Il est la merveilleuse machine, parfaitement réglée, capable d'un bon travail, à condition de savoir bien s'en servir. La nourriture qu'on lui donne prend ainsi tout son sens. C'est grâce à elle que mille mètres de paroi furent escaladés, que quinze ou vingt heures d'effort furent possibles.

Et pour aller plus loin il eût fallu des ailes,

Et pour aller plus haut il eût fallu du pain.

Et parce qu'on veut encore reconquérir des cimes, généreusement, du pain on en donne. Il est pour la route parcourue et sera pour celle qui reste à faire. Avidité n'est pas gloutonnerie ; elle est empressement de celui qui soigne, audace de celui qui veut entreprendre.

Ce jour-là nous ne fîmes qu'un seul repas mais il dura longtemps. Commencé dans la hâte, il se poursuivit avec méthode, et s'éternisa par acquit de conscience. Notre milieu intérieur fut comblé et la satisfaction de l'«ouvrage bien faite » nous procura un agrément autant moral que physique. Nous nous sentions heureux et en paix avec nous-mêmes et les autres.

« Messieurs, nous disait notre professeur de philosophie, on fait de la pensée avec de la soupe ! » Paradoxe qui dans un Séminaire avait son petit succès. Nos élucubrations métaphysiques prenaient du coup les allures d'une puissante architecture parce qu'à base de réalités tangibles. Je voyais pour ma part les poireaux du jardin s'épanouir en un arbre magnifique, celui de la science, dont les racines plongeaient dans une énorme soupière. Mais je n'avais pas encore imaginé que dans cette même soupière pouvait prendre racine un deuxième arbre, celui du bien et du mal, dont le fruit a révélé aux hommes l'aiguillon du remords et la joie d'une bonne conscience. Après ce long repas la nôtre nageait dans l'euphorie. Pendant plusieurs heures je fus un très bon camarade.

Jean Sarenne (Jean Zellweger) Trois curés en montagne.



Voici la description de l'ouvrage relevée sur la dernière page du livre :( Lisez ce livre, vous serez conquis par le ton, la candeur, la fraicheur des ces alpinistes en herbe...)
"En 1938, trois séminaristes grenoblois découvrent par hasard l'univers de la haute montagne et s'y plongent avec l'inconscience des débutants. Ils sont sans le sou, mais leur enthousiasme est sans borne... Au point de faire quelques entorses à la stricte discipline du Séminaire !
  Au fil de leurs équipées, nos futurs curés apprennent qu'il n'est pas facile de louer une paire de skis avec une soutane, s'initient aux joies et aux déboires du rappel, et enfin abordent les sommets du massif des Ecrins dans l'innocence la plus totale. Leurs intuitions les gouvernent à contretemps : ils entrevoient de terribles dangers là où il n'y en a guère et prennent les plus grands risques sans même s'en rendre compte. Autre problème, leur statut social, qui les met dans une position gênante lorsqu'une jeune fille, abandonnée par son compagnon de course, décide de se joindre à eux, sans se douter à qui elle a affaire !
Dix ans plus tard, devenu curé de montagne et alpiniste accompli, l'auteur peut l'avouer : « Mes meilleurs souvenirs sont ceux de notre première semaine en Oisans. » Celle-là même dont il nous raconte les péripéties, avec autant d'ironie que d'émotion, dans cet ouvrage délicieux."

  Jean Sarenne est le pseudonyme de Jean Zellweger (1915-1974) qui, à la sortie du Séminaire, a été nommé curé d'Huez, en Oisans.

Posté par firstblogalain à 15:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]