10 mai 2008

Le plus vieux berger des Alpes : Emile Masse

Aujourd'hui, 10 mai, à la veille de "prendre" une année de plus je pense à ma première rencontre en 1975 ou 1976 avec Emile Masse notre cher berger du Tabor...

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Jeune, alors, je ne connaissais pas grand chose de la montagne mais j'étais déjà irrésistiblement attiré par ces "hauts pays".
Pour moi le sommet du Tabor représentait une véritable expédition :  il fallait convaincre mes grands-parents, partir à l'aube des Gonthèaumes avec mon vélo, arnaché d'un sac "tyrolien" d'avant guerre et armé d'une paire de chaussures de sécurité (avec une coquille en acier) trois tailles au dessus de ma pointure puis foncer comme un fou pour rentrer sans retard et ne pas inquieter mes chers grands-parents...
Ce jour là j'ai bien du les inquieter un peu car ma rencontre avec Emile Masse a été une véritable découverte...
Il m'a prété ces jumelles. Il m'a parlé des marmottes comme Samivel en parle dans ses livres...
Quelle enchantement !
Merci à vous Emile Masse.

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Emile Masse en 1997 à l'age de 75 ans...

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Voici un article relevé dans le DAUPHINE LIBERE parlant d'Emile Masse, vingt ans aprés cette "mémorable" (pour moi) rencontre :

Le plus vieux berger des Alpes est reparti dans sa Provence…

Saint-Honoré.
Emile Masse a 75 ans. IL est berger depuis l'âge de 14 ans. L'hiver dans la pleine de la Crau, l'été sur le massif du Tabor entre l'oreille du loup et la station de Saint-Honoré il vit au rythme de ses brebis...

Comme dit le père Masse, Y'a ben des fois, les hélicoptères, ils volent plus bas que nous!". Regard lumineux, sourire sincère. Sur son alpage suspendu entre deux ciels quand la brume inonde le plateau Matheysin, le berger appuyé sur son bâton, contemple la vastitude montagneuse.
D'un bout à l'autre de l'horizon le Vercors dresse ses murailles et ses citadelles : le mont Aiguille, le Grand Veymont, les Deux Soeurs, le pic Saint-Michel, le Moucherotte. Plus au sud, l'Obiou, le Dévoluy, le pic de Bure et puis partout ailleurs... la pente de l'alpage sur lequel ses 960 moutons se faufilent en longues ribambelles. Le vieil homme connaît le nom de chaque aspérité du paysage qui se découpe devant lui en lambeaux.
Mais son monde s'arrête là, aux lignes de crêtes Au-delà des falaises, l'herbassier de Miramas se demande parfois de quoi les paysages sont faits. Son espace ne retrouve ses repères que beaucoup plus loin, de l'autre côté des Alpes, dans sa Provence natale beaucoup trop sèche l'été pour nourrir ses brebis.
L'hiver, Émile Masse est berger dans la Crau. Depuis l'âge de 14 ans, le berger de Saint-Honoré vit au rythme des transhumances. D'emontagnage en descente d'alpages, à la cadence du cycle de la vie de ses agneaux. " La vraie transhumance ", lorsque les sonnailles de ses bêtes et le jappement joyeux de ses chiens venaient rompre à l'aube le silence de la nuit, Émile Masse en garde un souvenir nostalgique.
De Miramas jusqu'au col de la Cayolle (Alpes de Haute-Provence), de la plaine déjà jaunie de la Crau jusqu'aux gras sommets du Briançonnais, le pâtre se rappelle ces longues processions bêlantes et chevrotantes d'une dizaine de jours, qui, de village en village, annonçaient gaiement l'arrivée de l'été. "Les sonnailles, c'est l'harmonie de la Provence et de la montagne ! ". Aujourd'hui, c'est en camion que le vieux berger et ses moutons font le voyage jusqu’au pied de l'alpage.
Et c'est en camion, sous un ciel à raz les bruyères qu'il est reparti, dimanche au petit matin. L'été venait soudain de capituler, cédant l'alpage à la bise et aux premiers flocons de neige.
Voilà 22 ans qu'Émile Masse prend possession, chaque année, dès la fin du printemps, de la cabane du clos de Mouche, au-dessus de Saint-Honoté 1 500. Il monte en juillet et août faire paître ses bêtes au lac de Charlet (1 900 m) avant de redescendre mi-septembre au clos de Mouche. " Là-haut c'est humide. Si je devais rester toute la saison, sûr que j'attraperais la crève" . A 75 ans, ce n'est pas vraiment que "l'Émile" soit d'une nature fragile. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il neige, le vieux mène chaque jour son troupeau à l'herbe, d'un bout à l'autre de l'alpage, le pied alerte et précis, attentif à la pierre qui roule, à la vire traîtresse. "
Je me rappelle, il y a 19 ans être resté bloqué sous 20 cm de neige un 7 et 8 août, sans pouvoir faire paître la moindre bête...... Mais son tracas n'est pas dans le temps qu'il fait. " Ce qui me fait le plus souci, ce sont les chiens errants. Ça vous met la panique dans un troupeau. Ils m'en feraient tuer en pagaille....... Avé l'accent.
Quand au mitan de la journée les brebis languissent sous le cagnard ou quand elles " chaument " (ruminent), l'allure du troupeau faiblit. Profitant de ces courtes poses, le père Masse sort son Opinel et fignole un chamois sculpté dans un bout de châtaignier.
Précise, la lame pincée entre les doigts calleux projette de minuscules copeaux et affine les lignes galbées de l'animal. Sur les grands rochers plats disséminés du Tabor, le vieil homme a également gravé à l'aide d'un vieux clou et d'une pierre, des trophées d'éterlous. Comme ça, rien que pour lui, abandonnés à la postérité et aux frimas de l'hiver qui, bientôt viendront recouvrir les genévriers et faire taire le sifflement - il est vrai de plus en plus rare - des bartavelles.
Derrière le pas tantôt pressé ou tantôt paresseux des bêtes, la journée n'est pas de tout repos.
Levé à 6 h 30 après un bol de café puis un second de pain trempé dans du chocolat chaud ("Je m'en mets toujours une bonne ration pour pouvoir en donner à mes chiens "), le vieil homme perpétue jusqu'au coucher du soleil les même gestes depuis son enfance. Traire les chèvres, chauffer la soupe des chiens, cailler le lait, retourner les fromages, faire le tour du troupeau, soigner les bêtes malades, donner le sel (sauf le vendredi par superstition), réparer le sonnant d'une platelle ou d'un redoun (1), cintrer le bois d'un collier coupé dans l'ormeau un jour de vieille lune exclusivement...
Dans la solitude de la nuit Emile prend souvent enfin tard le soir, le temps de dîner. "Cela fait des journées bien remplies. Oui, je crois. là même des fois, j'en ai plein le c.. comme on dit! Oeillade malicieuse.

Le berger de Saint-Honoré ne se pose pas la question de savoir s'il échangerait sa vie pour celle des visiteurs qu'il accueille souvent au seuil sa cabane avec une simplicité et une sincérité sans détour. Les choses sont ainsi, à la grâce de Dieu.

Dauphiné Libéré  : Rodolphe ZIMMERMAN le 15 Octobre 1997

(1) Platelle et redoun: sonnailles. La platelle est plate et le redoun est la plus grosse. On distingue également le pic, sonnaille allongée et le clavelas.

Posté par firstblogalain à 18:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]